Ascension de la face nord de l"Eiger (Alpes Suisses)
(recueilli par S.Kalmykov, traduit par G.Pavlova et S.Kalmykov, corrigé par Y.Pigeonnat)
L"escalade de la paroi nord de l"Eiger par la voie John Harlin (aussi "directe américaine" ou bien "directe hivernale") a été organisée par le Centre des Voyages Aventures "Neva", St.-Petersbourg, dans le cadre du Championnat Hivernal de la Russie 1996/97. L"ascension a duré sept jours. L"équipe a atteint le sommet le 28 février 1997 et le jour même elle est redescendue.
Les membres de cette équipes étaient:
Anatole Mochnikov, capitaine de l"équipe, maître émérite ès sport, 44 ans;
Vladimir Vyssotsky, aspirant au titre de maîtres ès sport, 47 ans;
Sergueï Kalmykov, maître ès sport, 58 ans;
Vassily Panassiouk, maître ès sport, 48 ans;
Nikolaï Totmianin, maître ès sport, 39 ans.
Le jury du championnat nous a attribué la deuxième place, pratiquement à égalité de points avec l"équipe championne des alpinistes de la ville de Magnitogorsk. Ils ont gravi le Cerro Fitz-Roï dans les Andes de Patagonie par la voie Magnon-Terray. Nos félicitations cordiales à nos amis-rivaux pour leur ascension extraordinaire au bout du mond.
Nous avons quitté Petersbourg le 12 février à trois heures du matin. Huit heures plus tard, nos deux voitures sont arrivées à Helsinki (capitale de la Finlande), où nous avons pris le bac jusqu"à Travemünde. Puis nous avons traversé l"Allemagne, et une bonne partie de la Suisse, pour atteindre finalement les Alpes Bernoises. Tout le voyage a pris quatre jours. Nous sommes retournés à St-Petersbourg le 5 mars. L"expédition n"était pas commerciale et donc tous nos frais (environ US$650 chacun), ont été pris sur nos deniers personnels.
Nous avons délibérément choisi de ne pas mentionner de détails techniques dans ce compte-rendu. Nous pensons que le côté émotionnel et humain de cette ascension est plus intéressant. Nous espérons qu"en présentant cette expérience de cette façon pas traditionnelle, nous aurons plus de succès!
Aperçu historique, préparé par Nikolaï Totmianine
L"Eiger est un sommet d"altitude relativement modeste (3970m) des Alpes Bernoises. Pourtant, il est l"un des plus connus du monde. Pendant longtemps on a cru sa face Nord absolutement inaccessible et cette dernière était même surnommée "La Paroi de la Mort" à cause des événements tragiques qui s"y sont produits. 100 mètres en dessous du sommet, elle est presque verticale sur une hauteur de 1800m.
Les alpinistes de Munich Max Seidlmayer et Karl Meringer ont entrepris la première tentative sérieuse d"ascension en 1935. Ils ont commencé l"ascension le 21 août et, trois jours plus tard, ils ont été surpris par le mauvais temps. On a repéré leurs corps à l"aide d"un l"avion trois semaines plus tard.
Le 18 juillet 1936, un nouvel assaut est entrepris par Hinterstoisser et Kurz (de Berhtesgaden) et par Reiner et Angerer (d"Innsbruk). Encore une catastrophe: Reiner est mort de froid, Hinterstoisser s"est blessé à mort en tombant, Angerer a été étranglé par une corde pendant la descente en rappel, Kurz, le seul qui était encore vivant quand le groupe de sauvetage est arrivée, est mort dans leurs mains à cause de l"épuisement.
Pourtant, l"année suivante deux nouveaux groupes ont tenté ce sommet. La première cordée, deux Italiens, ont été sauvés à toute extrémité, alors qu"ils étaient épuisés. La deuxième cordée, celle de Salzburg, a été moins chanceuse: l"un est mort de l"épuisement et du froid, l"autre a été sauvé, mais il a eu les pieds gelés. La paroi a acquis une sinistre réputation. L"assossiation locale des guides de montagne a même declaré qu"elle n"assurerait plus le sauvetage des fous qui s"attaqueraient à cette ascension mortelle. Mais rien ne peut arrêter l"homme dans quête vers l"inconnu.
En 1938, deux alpinistes italiens ont péri dans la partie supérieure du 3ème champ de glace qui maintenant porte le nom du "Bivouac de la Mort". Mais la même année, deux Allemands (Heckmeier et Vörg) et deux Autrichiens (Casparek et Harrer) ont réussi le 24 juillet 1938: durant 4 journée ils ont gravi cette voie, la voie mortelle, mais... la plus simple dans cette paroi (la ligne rouge sur la photo).
La première escalade hivernale de cette voie classique a été effectuée au mois de mars 1961.
Du 23 février au 25 mars 1966 c"était pour la première fois qu"une nouvelle route a été gravi dans des conditions hivernales, c"était la "voie John Harlin" ou "directe hivernale" (la ligne jaune sur la photo). Une coalition de deux équipes (une allemande et une anglo-américaine) se composait de 13 personnes. Ils ont réalisé son ascention dans le style "expédition lourde" en installant des camps et les cordes fixes sur tout le long de la voie et en redescendant de temps en temps pour se reposer dans le village Kleine Scheidegg. Cinq alpinistes ont atteint le sommet en payant cher cette réussite: le chef d"expédition John Harlin est mort à cause de la rupture d"une corde fixe. Il y a eu une grande polémique à propos du style de cette expédition.
Cependant la deuxième ascension de la voie Harlin a été réalisée en 1970 par les Japonais, dans le même style. L"équipe de sept alpinistes a mis presque trois mois pour l"assaut, du 24.12.69 au 21.03.70. Ils ont utilisé 2355m de cordes fixées. Certains membres de l"équipe ont passé 26 jours sur la montagne sans redescendre.
L"histoire tragique et douloureuse de la conquête de la paroi Nord de l"Eiger s"explique d"une part par ses caractéristiques morphologiques (une pente moyenne à 70 degrés, sur un dénivelée de 1800 m, ce qui est unique pour des montagnes de cette altitude), et d"autre part par de mauvaises conditions météorologiques dans cette région. La paroi est toujours à l"ombre et reste froide même en été car elle est concave et orientée au Nord. En hiver, elle ne voit pratiquement pas le soleil. Cette paroi légendaire attire toujours les alpinistes du monde entier. A l"heure actuelle, plus de dix itinéraires ont été gravis dans cette face, dont quatre passent par le centre de la paroi et finissent au sommet ou à proximité. En Suisse, la difficulté des voies sont évaluées sur une échelle composée de sept degrés; les quatre voies mentionnés plus haut sont du 6éme degré. En Allemagne, leur cotation est AS (ausserst schwierig). La voie John Harlin semble la plus logique et la plus belle. Elle ne peut être tentée en été à cause des chutes de pierres; en hiver c"est une course mixte très interessante qui correspond à une cotation AS+ (ou bien à 6A selon la classification pratiquée en Russie).
D"après nos informations, personne n"a escaladé cette voie durant les quatre dernières années.
Des remarques complémentaires
(S. Kalmykov)
1. En répondant à mes questiones (octobre 1997), Jean Claude Marmier, Président du Groupe des Hautes Montagnes (Chamonix), écrivait:
"...Je connais très bien la voie John Harlin car je l"ai gravie en 1978 (février) avec sortie directe par la Mouche. A l"époque il nous a fallu dix huit jours dans la paroi pour en venir à bout. Pas mal: de mauvais temps nous avons été bloqués d"abord au deuxième mur (près de la station Eigerwand) puis au bivouac de la Mort).
En fait il y a eu très peu d"ascensions de la voie dans son intégralité. L"ascension la plus marquante a été celle à l"automne 78 de l"américain Tobin Sorenson en quatre jours. C"était un extraordinaire grimpeur solitaire, pasteur évangéliste! Il a réalisé beaucoup d"ascensions exceptionnelles au Dru et aux Grandes Jorasses. Il est mort voici quelques années, toujours en solo dans les Rocky Mountains..."
2. La seule "voie russe" sur la paroi a été gravi par l"équipe de la ville de Magnitogorsk au mois d"août 1994. Ils ont escaladé une directe loin à droite du centre de la paroi avec une sortie par l"épaule de l"arête Nord-Ouest (par où passe la voie normale de descente). La seconde ascension russe est la nôtre, et la troisième a été effectuée par Valery Babanov et Mikhaïl Yarine (en août 1997) par la voie normale.
Extraits des lettres de Sergueï Kalmykov à ses amis étrangers
Au Brésil:
...Je veux t"expliquer ce que cette paroi signifie pour tous les alpinistes et pour moi en particulier.
J"ai commencé à pratiquer l"alpinisme en 1960. En ce temps-là j"avais une vingtaine d"années et j"étais fasciné par le livre "L"alpinisme à l"étranger" de Garf et Kropf. Ce livre décrivant les ascensions dans les Alpes était le seul sur ce sujet écrit en Russe et disponible en Union Sovétique. Je le lisais et relisais, je savais par cœur les noms des grands alpinistes de l"époque: des Français Lionel Terray et Guido Magnon, des Allemands Hermann Buhl et Kuno Reiner, de l"Italien Walter Bonatti, je pouvais citer des pages entières avec les descriptions de leurs exploits sur les parois célèbres des Alpes. Mais je rêvais de ces parois absolutement sans espoir d"y aller un jour (c"étaient les années 60 en URSS!). C"était comme... tomber amoureux de Sophia Loren. Et dans mes rêves j"ai composé ma propre liste des parois que je voulais escalader.
La première place dans cette liste était occupée par La Grande Paroi, la paroi Nord de l"Eiger, le sommet de quatre mille mètres dans les Alpes Suisses. Ses 2km de roche et de glace, jamais illuminés par le soleil, ont acquis une sinistre réputations, suite aux tragédies qui ont coûté la mort quelques dizaines d"alpinistes. Deux Allemands et deux Autrichiens qui ont gravi ensemble cette paroi pour la première foi en 1938 par l"itinéraire le plus simple ont reçu certaines décorations des mains de Hitler.
Certes, chaque chose en son temps. Mais quand mes jeunes amis m"ont proposé de réaliser, à presque 60 ans, le rêve de ma jeunesse... Je n"ai pas pu résister.
En Californie:
...Je suis revenu hier. Á cinq, nous avons escaladé la paroi Nord de l"Eiger par la voie John Harlin en sept jours. Il n"a fait beau que les quatre premiers jours. Dès la nuit suivante, et pendant deux jours de suite, c"était la tempête de neige. Le cinquième jour, nous sommes restés sur place en passant notre temps à enlever la neige qui coulait sur notre tente. Le sixième jour (le 27 février), malgré la neige qui continuait tomber, nous avons recommencé notre ascension et nous avons mis notre bivouac dans la partie supérieure de "l"araignée". Comme nous prenions part au championnat hivernal de la Russie, nous devions atteindre le sommet le 28 février au plus tard. Mais l"état du rocher est devenu terrible et pour éviter encore un bivouac, nous avons été obligés de suivre la voie classique pendant les derniers 200 mètres. Nous avons tourné à gauche, à "la crevasse de sortie". À 3h. de l"après-midi le 28.02, nous étions au sommet illuminés par le soleil couchant pour la première fois depuis une semaine.
En descendant, nous avons croisé notre jeune ami, alpiniste canadien Conny Amelunxen qui est venu à notre rencontre. Il nous a embrassés, et le soir même, nous avons bu du vin chaud et de la bière froide au restaurant de Kleine Scheidegg.
Des extraits de "Sanction Eiger" (un roman policier américain bien connu) m"ont encouragé pendant l"ascension: "A l"âge de 37 ans, tu es trop vieux pour l"Eiger, mon ami...", "Maintenant j"ai 42 ans et si nous reussissons, je serai le plus vieil alpiniste parmi ceux qui ont fait l"Eiger..." Ou bien quelque chose dans ce genre...
Pendant que nous nous trouvions sur la paroi, un ami alpiniste qui habite dans les environs de Lausanne, a demandé des renseignements sur notre groupe au service de sauvetage (en allant à Eiger, nous avions payé une assurance). On lui a répondu: "Monsieur, comme le temps est très mauvais dans cette région, nous sommes sûrs qu"il n"y a personne sur la paroi pour le moment." Notre ami insistait: "Mais ce sont Russes. Ce n"est pas la même chose que les autres. Essayez quand même de vous informez." Mais ce jour-là, la visibilité était nulle, on ne pouvait rien voir aux jumelles depuis la vallée, ni en utilisant un hélicoptère. Par contre, pendant notre approche du sommet, nous avons été escortés par le beau petit oiseau rouge. Il nous a accompagné jusqu"à ce que les sauveteurs soient convaincus que nous étions OK (bien que fous). On nous a dit que toute la vallée nous suivait du regard. Pendant les trois premiers jours, beaucoup d"hélicos et de petits avions tournaient autour de nous.
La Grande Paroi! Mais...ce tunnel et la station de chemin de fer "Eigernordwand"... C"est étrange et pas facile à comprendre pour nous, les Russes, qui sommes habitués à grimper nos montagnes qui sont presque vierges. Les voyageurs nous regardaient et nous photographiaient. Tu sais, notre premier bivouac se trouvait à environ 100 mètres à droite des fenêtres de cette station, et pendant la nuit, nous avons vu les reflets de l"éclairage sur la neige!
Mes plus chauds salutations à Erich Hoffmann. Sans doutes, avec sa video du solo d"Eric Jones sur la paroi de l"Eiger il a été une des origines de notre envie d"entreprendre l"ascension.
Quelques pages du carnet d"Anatole Mochnikov.
Le 22 février.
Nous avons pris le start de notre caverne de neige à 7 heures, au crépuscule et à pleine lune. 2200 mètres d"après l"altimètre. En grimpant par la pente de névé raide sans regarder vers le bas, nous nous sommes approchés de la première paroi de glace - l"altitude est 2400m. C"est Nicolas qui a commencé, moi je m"occupais de l"assurage; Vassia, Vova et Serge se trouvaient derrière.
Jusqu"aux fenêtres de la station de chemin de fer Eigernordwand, la voie était glaciaire. Les hommes, les hélicos partout, il n"y a ni de sensation de solitude, ni de la montagne. De plus, j"ai eprouvé une sorte d"inquiétude devant cette paroi qui semblait peser de tout son poids sur nous.
Près des fenêtres, sous le "plafond", on a trouvé un gros tas de neige formé par le vent. Moi, j"ai continué à mettre les cordes fixes plus haut, pendant que mes coéquipiers restaient là pour préparer l"emplacement de la tente. J"ai grimpé à l"extrémité de forces. Après une longue pause sans ascensions techniquement difficiles, je me trouvais lent, freiné. Mais je continuais jusqu"au crépuscule. J"ai accroché le matériel au mur à la va-vite. Si demain il tombe de la neige, il faudra le déneiger.
Le bivouac était magnifique (nous avons dormi allongés)!
Le 23 février.
Le matin, j"ai commencé en tête avec Nicolas sur ma corde. Les rochers sont compliqués, on se sert dans la plupart des cas de points d"appui artificiels. Il est difficile d"organiser un assurance car les rochers sont essentiellement constitués de "fronts de moutons" (des grandes pierres lisses) et ça va sans cesse. Avant, il y avait de la glace, maintenant il ne reste que de petites plaques de glace qui brillent. J"ai tourné à gauche et j"ai entamé un couloir vertical qui ne me dit rien qui vaille. Nicolas m"encourage d"en bas, tandis que je me balance sur les pointes avant de mes crampons "en coulant" d"une plaque de glace à l"autre. Je parle tout seul, à quelle fin je suis arrivé! Encore un peu plus à gauche, j"ai accroché avec mon piolet une plume de glace... Pourvu qu"elle tienne... Et voilà, je suis sur une pente raide mais avec de la glace. Ici c"est plus simple. Encore un effort... Le voilà un emplacement pour le bivouac.
Le 24 février.
Au départ, c"est Nicolas qui passe le premier, Serge l"assure et moi, je passe le troisième pour pouvoir filmer. Aujourd"hui la difficulté est TD ordinaire, et Nicolas va vite.
"Le bivouac de la Mort". Les cordes fixées, les gars commencent à préparer le terrain pour la tente, moi et Nicolas, nous sommes partis pour grimper un peu plus et pour installer les cordes fixes pour demain. Nous avons mis deux cordes dans le couloir de glace et maintenant, nous mettons la troisième sur une pente très raide, de 80 degrés, qui amène la base du pilier de pierre. En utilisant les points d"ancrage artificiels, Nicolas travaille sur cette pente jusqu"à la tombée de la nuit et je suis obligé de le forcer d"arrêter.
Sans être la pire de toutes, la nuit que nous avons passé n"était pas très confortable. Je me suis replié dans un coin pour me reposer un peu. Les autres sommeillent en position assise. J"ai l"impression que le temps est en train de changer. Pourvu que nous ayons quelques heures pour atteindre "l"araignée". Après ce sera plus simple.
Le 25 février.
D"abord, le matin nous escaladons une pente raide. Nicolas passe toujours en premier. Il grimpe sur "les fronts des moutons" lisses, après il continue dans le couloir de glace jusqu"au surplomb. Ici, ce sera notre bivouac. Je grimpe le surplomb, tandis que les autres préparent l"emplacement pour le bivouac. Merde! C"est Vova qui m"assure... Se souvient-il comment il faut faire? Pendant trois ans il n"a fait qu"aller au pic Communisme (c"est de la marche!). Moi, j"ai failli de tomber à cause de la corde trop tendue. Le temps s"est gâté, c"est la tempête qui commence. Le rocher se couvre de la neige et les pieds glissent. Deux fois j"ai failli de laisser les doigts dans une fissure. Mais il me semble que la fin de ce passage est toute proche. La fissure va à gauche, elle attire, mais il faut la quitter. Je mets les crampons et tourne à droite et j"avance presqu"en courant dans l"obscurité. C"est "l"araignée", plus précisément, son commencement. Mais on l"a atteinte et c"est déjà beau. Cela nous encourage. On redescend alors que la nuit est presque totalement tombée...
La nuit fût la pire de toutes. On était assis.
Le 26 février.
Une journée d"attente. Il neige. Tout le monde est de mauvaise humeur. La montagne est grande et puissante, par contre, les hommes sont si petits et si faibles. On est assis, on évacue la neige, on prépare les repas, on s"amuse, on attend le beau temps... Je ne veux pas penser à quelques choses sérieuses. Parfois je me rappelle que la tente se tient seulement par les fixations qui sont au-dessus et je me demande si elles sont suffisamment solides. Pas possible de rester comme ça, toujours assis! J"ai réfléchi à notre futur itinéraire; bon gré mal gré, il faudra tourner à la voie classique. Sinon, on n"atteindra pas le sommet. Il est difficile de s"imaginer que cette ascention va finir un jour. La vie nous semble loin d"ici, en bas au-delà de la tempête et du brouillard. Ici, elle se résume à un bruit léger sur la tente; on entend aussi, au sein de la montagne, le ronronnement sourd d"un puissant objet mécanique qui bouge. Les hommes veulent dominer la nature, mais cette dernière attend l"occasion, tout en souriant malicieusement, pour leur rappeler qui est le maître de l"univers.
La nuit est venue. On attend toujours le retour du beau temps, de la bonne humeur, de la vie.
Le 27 février.
Chienne de nuit! Nos sacs de couchage sont complètement mouillés. La température a baissé. La seule pensée qu"il faut sortir me remplit d"horreur, on ne veut pas bouger - un état somnambulique. Pourquoi est-ce que je suis ici, quel mauvais esprit m"a entraîné jusqu"à cette grotte de neige? Je n"ai pas été dans des expéditions comme ça (sur les parois en hiver) depuis six ans. Mes articulations me font mal, mon genou de droite refuse à fonctionner, je ne sens pas mes doigts enflés. Pendant la nuit, je suis sorti plusieurs fois d"au-dessous de Vova et je me suis frotté mes mains.
Il neige toujours, mais pas d"autre solution: il faut partir sinon on va nous enlever de la paroi avec l"hélico. On ne pourra pas surmonter le surplomb bien que les cordes fixes soient déjà mises. Il n"y a pas d"échappatoire par le bas. Nous sommes donc repartis vers le haut. Nicolas est le premier. Le "toit" n"a pas l"intention de plaisanter. La corde est gelée et les jumars glissent. Serge avance avec grand peine, il a mis presqu"une heure et demie pour monter une corde. Nicolas a cassé le bec de son marteau. Il semble que seuls les hommes résistent ici.
Le temps reste toujours mauvais, on est obligé de chauffer souvent les pieds et les mains. On s"immobilise sous la douche froide de neige, sous de petites avalanches, et on sursaute à chaque glaçons qui frappent sur le casque.
Cependant on avance. Sur "l"araignée", il faut être surtout attentif car il y a beaucoup de neige ce qui rend l"assurage très compliqué.
C"est au crépuscule que nous atteignons les rochers.
Nous passons encore une nuit en position assise.
Le 28 février.
Nous l"avons gravi!
Ce matin, depuis "l"araignée", nous avons rejoint la voie classique. La paroi, on la voit toute entière maintenant, est terrible: elle est toute couverte de "fleurs de neige"- de cristaux de glace et de neige dure. Les rochers sont glissants et froids. Parfois, j"ai une sensation qu"il est impossible de s"échapper de cet endroit et que ce fil qui nous relie au reste de l"univers, à ce monde chaud et vivant, devient de moins en moins solide.
Mais c"est Nicolas qui va le premier! Il est super! Avec ses crampons et ses deux piolets, il avance rapidement vers l"arête.
A une heure de l"apres-midi, on a atteint le sommet. Comme le temps était clair, on a pu admirer la formidable vue: les célèbres Mont-Blanc et Matterhorn nous ont salués.
Après, c"était la redescente et l"accueil chaleureux des Suisses, des Canadiens, des Francais - tous étrangers, mais si proches et si hospitaliers.